La propriété lucrative

 

 

 

On dit "droit de propriété", on devrait dire "droit de propriétaire", car, dans ce système, la propriété n'a absolument aucun droit, elle peut être usée, démontée, détruite sans s'opposer en quoi que ce soit au principe du dit "droit de propriété"; c'est usus, fructus, mais aussi abusus.

 

C'est si vrai que l'objet, propriété du propriétaire, est interchangeable. Il peut passer de l'un à l'autre sans problème, il peut perdre ou gagner de la valeur sans  être modifié en quoi que ce soit. Il finit par n'être qu'un chiffre sur un papier ou sur un écran d'ordinateur.  D'ailleurs c'est un chiffre auquel on tient particulièrement, bien qu'il ne repose que sur un "crédit", c'est-à-dire la confiance, une confiance qui est entièrement fonction du "qu'en dira-t-on", de la rumeur, des aléas des uns et des autres, sinon des magouilles des plus gros, c'est-à-dire en fait des jeux de bourse.

 

L'origine de ce chiffre est lui-même le plus souvent douteux. Au Moyen âge on parlait de la preuve diabolique pour indiquer combien la propriété n'avait le plus souvent aucune légitimité. Mais il faudrait ajouter le nombre des aléas de toutes sortes et des malversations, l'importance de l'exploitation des hommes, les manigances de toutes sortes. On est loin, très loin d'une vue très claire des changements, des contrefaçons, des conversions, très loin d'une véritable honnêteté.

 

On sait d'ailleurs comment ces chiffres eux mêmes sont encore chaque jour manipulés.

 

On connaît l'histoire de l'usine Sansonite de Henin Beaumont vendue un euro symbolique et mettant deux cents ouvriers sur la paille. On ne s'étonne pas qu'un financier puisse décider de la destruction d'une usine qui rapporte moins que d'autres placements. Alors les employés sont licenciés, les machines démontées et les bâtiments laissés à l'abandon. L'économiste Joseph Schumpeter parlera de "destruction créatrice", une "obligation morale", "un ouragan perpétuel". C'est comme la guerre, et c'est lui qui le dit  "une nécessité biologique de première importance [...] un facteur de civilisation". Et allons donc, et allons donc. Où va-t-on s'arrêter?

 

On parle, pour embellir la chose, de création de valeur, - il ne faut pas rire, -  la valeur ainsi dite n'est pas une valeur de biens ou de service, mais seulement de valeur financière, complètement en dehors de la vie concrète. En fait le financier cherche  toujours à « avoir » le plus possible et le plus vite possible. C'est une sorte de spoliation organisée des richesses produites au seul profit de la finance. Et l'on ose parler d'"obligation morale", de "loi naturelle".

 

La finance est tout simplement un monstre froid qui s'attaque à tout ce qui bouge et dévore tout ce qui est vivant sans souci ni des hommes, ni de l'environnement, ni même de l'avenir.

 

Rien à voir évidemment avec le petit entrepreneur attaché à son affaire, qui trouve son plaisir à faire bien son travail, à satisfaire ses clients, à donner vie à des réalisations utiles aux uns et aux autres.

 

Rien à voir avec l'artisan qui connaît parfaitement son métier, dont la passion est de créer, d'inventer, de transformer ce qui l'entoure, qui d'une certaine façon travaille à changer la vie quotidienne de tous.

 

Rien à voir évidemment au "père de famille", serein dans sa maison, dans son jardin, avec tous les objets qui l'entourent et qui sont comme des compléments de son propre corps, expression de sa personnalité et de ses convictions, ces objets qui sont de lui mais qui durent plus longtemps que lui et qui sont plus grands que lui, qui lui permettre une maîtrise supérieure du temps et du lieu, ces objets qui sont des instruments de contact avec l'autre, avec les autres. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. On parle de propriété d'usage, mais le mot est bien faible.

 

Mais, tout compte fait, ce "père de famille" a-t-il besoin d'en être propriétaire juridiquement, ne s'agit-il pas tout simplement d'un problème de relations avec le monde matériel et avec les autres?

 

Fernand COMTE

 

 31 octobre 2015

 

 Fernand@fernandcomte.fr

 

Voir le blog www.fernandcomte.fr

 

 

Pourquoi la propriété ?

 

 

 

Propriété et argent : l’argent n’est qu’un substitut créé pour permettre une mesure, d’ailleurs tout arbitraire, et  pour faciliter des échanges, d’ailleurs égaux ou inégaux;

 

Propriété et argent : l’argent et la propriété ne sont qu’un venin qui s’infiltre dans toutes les veines de la vie matérielle et sociale, une épidémie qui se propage à l’infini du plus petit au plus grand, une emprise absolue sur tout ce qui existe.

 

Propriété et argent : l’argent, l’accumulation de l’argent est un cancer de la société, une monstruosité énorme qui grossit sans cesse en dehors du réel, qui vit de rapines opérées au plus bas et  ne prête que des miettes provisoires.

 

J’ai fait un rêve :

 

Le rêve d’une société horizontale dans laquelle toutes les personnes  seraient au même niveau, dans laquelle il n’y aurait aucun supérieur et aucun inférieur,  ni riche ni pauvre, dans laquelle le chef ne serait que porte-parole de l’ensemble, et cela seulement à destination des autres, de l’extérieur.  Le mot  chef vient du latin « caput » qui signifie tête. La tête ce sont les yeux, les oreilles, etc. mais c’est aussi la bouche, la bouche qui parle. Le chef est celui qui parle.

 

Bougainville lors de ses voyages en a donné des exemples en faisant la description de ce qu’il voyait  dans les tribus qu’il visitait :

 

Il dit par exemple « Aucun d’eux ( les membres de la tribu) ne paraissait avoir de supériorité sur les autres, ils ne témoignaient même aucune espèce de déférence pour deux ou trois vieillards qui étaient dans cette bande » (Voyage autour du monde, page 131)

 

Ou encore :

 

« Il est probable que les Taïtiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils soient chez eux ou non, jour et nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur les premiers arbres qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a pas de propriété et que tout est à tous. » (Voyage autour  du monde, page 216)

 

Il est même des tribus qui ne connaissent pas le mot « chef » :

 

« Le terme ʺchefʺ  est intraduisible en Jivaro […]. En oscillant entre l’anarchie bien modérée de temps ordinaires et une solidarité factionnelle fomentée par un homme dont l’autorité est bornée par les circonstances, les Achouars  ont institué une forme d’organisation politique qui sauvegarde l’indépendance de chacun sans aboutir à la dissolution de tout lien social. » (Philippe Descala, Les Lances du crépuscule avec les Indiens Jivaros de Haute Amazonie, Presse Pocket, 2006, page 322)

 

On voit qu’une société sans inégalité ou du moins sans grande inégalité est possible : aux Jivaros et aux Taïtiens, on peut ajouter les Aeta aux Philippines, les Papous en Nouvelle Guinée et bien d’autres. Il y a même des expériences plus récentes comme la commune de Paris en 1871, la Révolution Cantonale en Espagne en 1873, la Colônia Cecília dans le Parana brésilien en 1891, la coopérative Cosme au Paraguay en 1896, la « République socialiste de Basse Californie » en 1911, la révolte de Kronstadt en mars 1921 et les nombreux anarchistes espagnols et catalans pendant la guerre civile de 1936-1938. Et la liste est très incomplète.

 

On peut se demander d’où vient cette dérive autoritaire et égoïste. Peut-être bien qu’une des sources serait à prendre dans l’histoire biblique.

 

Josias était un petit roi de Juda dans les VIe et Ve siècle avant Jésus-Christ. Remarquons que l’histoire de l’humanité à cette époque fut marquée par des personnages assez fabuleux comme Socrate en Grèce, Bouddha en Inde, Confucius et Lao Tseu en Chine, Zarathoustra en Perse. Quelle effervescence dans les pensées à travers le monde ! C’était comme une crise d’adolescence de l’humanité

 

Alors le royaume de Juda, déjà amputé du grand voisin Israël, se voit envahi à plusieurs reprises par l’Assyrie et Babylone. Les destructions se succèdent les unes après les autres et aussi la déportation chez l’envahisseur de toutes les forces vives de la nation. 

 

Le roi, qui ne peut plus faire l’unité du peuple sur le territoire en ruine et dépouillé de ses meilleurs éléments se tourne vers les paroles et les écrits. Les premiers textes bibliques auraient alors été découverts dans les ruines du temple, ou bien ces premiers textes ont été écrits à cette occasion. Et le roi en fait une lecture publique devant le peuple ( Deuxième livre des Rois chapitre23, verset 1 et suivants).

 

Ainsi dit-il contre tous les dieux dispersés dans les montagnes, il n’y a plus qu’un seul Dieu Yahweh. Géniale, l’invention d’un Dieu unique pour éviter la dispersion et surtout pour asseoir son autorité ! Et il continue :

 

« Au commencement  Dieu créa le ciel et la terre […] Dieu dit : ʺQue la lumière  soitʺ et la lumière fut… […] il y eut un soir, il y eut un matin» (Genèse 1, 1 et suivants) Et le récit continue : en sept jours tout a été créé.

 

Mais le texte ne s’arrête pas là « Faisons l’homme à notre image, dit Dieu [… ]  il leur dit :  ʺEmplissez la terre et soumettez-la» (Genèse 1, 23 et suivant) . On va dans le détail, Dieu fait passer devant l’homme tous les êtres et les produits de la terre pour qu’il leur donne un nom c’est-à-dire une sorte d’appropriation..

 

Un Dieu, qui vient de je ne sais où, se permet de tout décider ! Il est bien commode ce Dieu à qui l’on attribue les paroles que l’on veut bien lui attribuer.

 

Ainsi l’homme est séparé de la nature dont il faisait partie intégrante, il devient tout autre.  

 

Le droit de la propriété considéré comme un droit de ce qui est propre, ce qui est spécifique à la chose, personnel, inaliénable, est remplacé par le droit du propriétaire, un propriétaire qui n’a pas nécessairement de lien naturel avec la chose possédée. C’est une sorte de retournement, disons une action proprement contre-nature. Oui, nous pouvons dire contre nature dans la mesure où le propriétaire, qui en vertu du principe même a tous les droits, peut effectivement aller à contre sens de la nature même de la chose possédée. Et il le fait.

 

Il se permet de consommer certes, mais aussi d’épuiser au sens propre du mot et même, de détruire éventuellement.

 

Mieux encore il détache ses droits supposés de propriétaire de la chose possédée à travers le substitut qu’est l’argent, ce qui le libère de toute entrave.

 

Ainsi se justifie la dégradation globalisée de l’environnement, l’effondrement d’une civilisation (Jared Diamond, Effondrement, Gallimard, 2006).

 

Fernand COMTE

 

 19 avril 2015

 

 Fernand@fernandcomte.fr

 

 

 Commentaires de X

 

Il y a un passage qui est important pour moi:

 

"Le droit de la propriété considéré comme un droit de ce qui est propre, ce qui est spécifique à la chose, personnel, inaliénable, est remplacé par le droit du propriétaire, un propriétaire qui n’a pas nécessairement de lien naturel avec la chose possédée." 
J'ai une question à te poser:

 

Peut-on envisager un monde (non pas une tribu), avec pleins de pays différents, où les gens vivraient sans "substitut créé pour mesurer" ? Crois tu que c'est possible?.

 

Enfin, parfois je me dis que la hiérarchie est naturelle. Ce qui n'est pas naturelle c'est l'égalité. L'égalité c'est la justice pour moi. Nous nous battons pour que le monde soit plus juste, plus égal. Nous sommes obligé de lutter pour aller vers la justice, si nous ne luttons pas (contre nous même mais aussi contre les autres), le monde reste injuste, le monde reste hiérarchisé naturellement. La Nature est intrinsèquement injuste pour moi. Donc finalement choisir entre l'Homme ou la Nature c'est comme choisir entre la peste et le choléra. Et de toute façon l'Homme appartient à la Nature. L'Homme est nature. L'humanité est injuste mais tous les hommes ne le sont pas. Qu'il y ait des hommes plus justes que d'autres c'est déjà une injustice. Bref on pourrait continuer comme ça pendant des heures.

 


Réponse de Fernand

 

Je crois que tu as vu juste quand tu mets en exergue cette distinction entre le droit de propriété et celui du propriétaire. C'est bien sûr ce que je voulais signaler surtout.

 

Quant à l'égalité, eh oui, elle n'existe jamais parfaite. Il en ait qui naissent plus forts, plus intelligents, plus grands, plus riches, etc. A cela on ne peut rien faire sinon essayer de créer des solidarités entre les plus doués et les moins doués et les inégalités peuvent alors se réduire. Ce n'est sans doute pas ce qui se fait le plus dans la société actuelle. Il faut tout de même reconnaître, et c'est l'objet du début de mon message qu'il est des sociétés hier et aujourd'hui, où les inégalités sont réduites. Cela est vraiment une question de mentalité, de conviction. Pour moi vois-tu c'est là que se trouve l'originalité, la spécificité de l'homme dans la nature, dans une nature dont il fait partie. Il est sûr que cette solidarité est dure à mettre en place, surtout dans les sociétés monstrueuses que nous connaissons.

 

Quant à la justice que tu mets en parallèle. Elle est pour moi très liée à l'égalité sauf peut-être dans des cas particuliers. Mais comme tu dis tous ces problèmes entraînent de profonds développements. Nous y reviendrons peut-être.

 

Salut

 

Fernand

 

 

 

 

 

Les Choses

 

 

 

Les choses, ou plutôt mes choses, sont les objets que j'utilise, la maison que j'habite, le jardin que je cultive, les aliments que je mange, les habits qui me couvrent, etc.

 

Les choses sont quelque chose de moi, je les ai construites, adoptées, transformées, aménagées à ma façon. C'est tout un monde que j'ai formaté à ma manière.

 

Les choses sont pourtant hors de moi. Elles sont à l'extérieur. Elles sont loin, elles ont une essence spéciale, particulière à chacune d'elles, qui ne se confond pas avec la mienne.

 

Chaque chose a une sorte de destin qui lui appartient, une logique qui lui est propre : une chaise est faite pour s'y asseoir, une table pour y déposer des objets, une bêche pour retourner la terre, une fleur pour s’épanouir. Pourtant on peut les détourner du but qui leur est propre. Ce ne sont que des choses.

 

Les choses portent pourtant en elles une histoire. Elles ont comme une vie, une vie souvent à respecter, à conserver, à poursuivre.

 

Les choses sont, en raison même d'une certaine indépendance qui leur appartient, des facteurs de médiation avec les autres, elles sont à la portée des autres, les autres les voient, les entendent, les touchent, les sentent, les goûtent, les manipulent et s'en servent. Je ne suis d’ailleurs pas contre : je fais visiter ma nouvelle maison, j'invite mes amis à partager mon repas, je montre mon travail à mes collègues.

 

Cela va même beaucoup plus loin : il est des choses – et ce sont sans doute les plus nombreuses qui sont à l'un et à l'autre, parfois dans le même sens, parfois par des aspects différents : on connaît l’histoire racontée par Pierre Rabhi. Alors qu’il contemple un magnifique arbre dans le soleil couchant  et qu'il s'exclame : "que c'est beau !" Le voisin lui répond : "Oui, cela ferait au moins dix stères !"

 

Ainsi les choses s'imposent « comme médiation naturelle entre les hommes et les choses ainsi qu’entre les hommes eux-mêmes » [1]

 

Médiatrices, les choses : c’est ce que pensait Montesquieu en parlant du doux commerce. Il ajoutait même « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix »[2] . Mais pour notre auteur, le mot commerce ne se limite pas aux seules marchandises, il désigne toute forme d’échange, intellectuel ou affectif autant que matériel. L’histoire du commerce  est celle de « la communication entre les peuples » [3] .

 

Mais quelle différence entre le commerce tel que le définit Montesquieu et le marchandage, les tractations plus ou moins retords pour obtenir des avantages ! Le premier est, d’après notre auteur fait, de « frugalité, d’économie, de modération, de travail, de sagesse, de tranquillité, d’ordre et de règle », le second est fait de calculs, de comparaisons, de compétitions, sinon de jalousie et d’exploitation.

 

La chose ne s’y retrouve plus, changée qu’elle est en monnaie sonnante et trébuchante. Elle s’y retrouve d’autant moins qu’elle disparaît pour n’être plus qu’un chiffre, qu’elle est devenue interchangeable à l’extrême c’est-à-dire que l’on passe facilement d’une chose à l’autre du moment que le chiffre est le même. Le chiffre seul est important, non la chose, non la nature de la chose, non le projet qui la fait être. Elle n’est plus qu’un objet virtuel à la merci du possédant, qui certes se multiplie à l’infini, mais n’a plus ni forme, ni matière, ni destin. 

 

De plus cette dérive de la chose atteint de plein fouet l’homme qui croit la posséder. Celui-ci ne songe plus à jouir de la chose, il ne peut même plus le faire tant il est préoccupé, - au sens propre du mot, occupé avant tout - à multiplier l’instrument de cette jouissance, à multiplier les possibilités de jouir sans jamais pouvoir s’y arrêter. C’est comme une contradiction, un non-sens, une aberration, un résultat contre-nature.

 

Le mode des choses devient ainsi tout autre. Nous ne sommes plus que dans l’artificiel.

 

Fernand COMTE

 

1er juillet 2014

 

Fernand@fernandcomte.fr

 

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[1]          Pierre DARDOT et Christian LAVAL , Commun, La Découverte, 2014 page 233

[2]       Montesquieu, De l’esprit des lois, 1758

[3]       Montesquieu XXI, 5

La propriété privée

 

1. La propriété privée  n'est qu'une invention : "Nulle chose n'est en elle-même ma propriété, vu qu'une chose a une existence indépendante de moi ; seule ma puissance est à moi. Cet arbre n'est pas à moi ; ce qui est à moi, c'est mon pouvoir sur lui, l'usage que j'en fais. Et comment exprime-t-on ce pouvoir ? On dit : j'ai un droit sur cet arbre ; ou bien : il est ma légitime propriété. Or, si je l'ai acquis, c'est par la force. On oublie que la propriété ne dure qu'aussi longtemps que la puissance reste agissante ; ou, plus exactement, on oublie que la puissance n'est pas une entité, mais qu'elle n'a d'existence que comme puissance du Moi, et qu'elle n'existe qu'en Moi, le puissant." (Stirner)

 

2. La propriété privée, c'est l'exclusion de l'autre : la propriété implique un droit exclusif du propriétaire sur un bien, qu'il peut opposer à tous ceux qui ne sont pas propriétaire de ce bien. La propriété emprisonne donc les non-propriétaires d'un bien par rapport à celui-ci. Mais il y a plus. Comme on ne saurait être propriétaire de tous les biens, on est fatalement limités, exclus, emprisonnés par les exercices de propriétés dont nous ne sommes pas les titulaires.

C'est toute l'histoire des enclosures : Le mouvement des enclosures a commencé en Angleterre au XVIe siècle. Des champs ouverts et pâturages communs étaient cultivés par la communauté. Mais un jour les seigneurs ont installé des clôtures. Oh! Ils avaient de bonnes raisons : l'ordre, la rentabilité, peut-être même le respect de la nature, encore que cela est à voir. Toujours est-il que d'un seul coup, les paysans n'avaient plus d'espace pour leurs pâturages. Il s'en est suivi un très fort appauvrissement de la population rurale de l'époque.

On assiste d'ailleurs aujourd'hui à des manœuvres absolument semblables : ce sont, par exemple, les Indiens Kayapos, chassés de leur territoire pour la construction du barrage Bela Monte en Amazonie.

 

3. La propriété privée n'a souvent aucune justification. On a parlé longtemps de la preuve diabolique. La preuve diabolique ou «probatio diabolica» est avant tout un concept théorique apparu avec le droit romain et consolidé au Moyen-âge pour désigner une preuve que «seul le diable pourrait apporter», car pour l'homme cette preuve est tout simplement impossible à rapporter.

En effet, théoriquement pour prouver son droit de propriété, l'acquéreur d'un bien devrait en théorie démontrer qu'il tient ce bien de quelqu'un qui était lui-même propriétaire (car personne ne peut transmettre plus de droit qu'il n'en a lui-même), lequel le tenait de quelqu'un qui était lui-même propriétaire, lequel le tenait lui-même de quelqu'un qui était propriétaire, etc...

Au Moyen-âge, la "probatio diabolica" du droit de propriété était une expression utilisée par des juristes pour désigner la charge incombant au demandeur lors d'une action en revendication, lequel ne peut se limiter à démontrer la validité de son titre d'acquisition de la propriété sur la chose revendiquée, mais doit reconstituer tout le chemin effectué par le bien préalablement à l'acquisition, jusqu'à ce que la chaîne parvienne à la propriété originelle.

 

4. La propriété privée permet à quelques-uns de posséder des privilèges exorbitants. Ainsi par le jeu de l'héritage, des biens se transmettent et s'accumulent entre les mains de certaines familles au fil des générations. Ils s'accumulent aussi parfois par des moyens qui ne sont pas les plus honnêtes. En raison de cette accumulation, certains finissent par ne plus avoir besoin de travailler de leur vie, tout en vivant de façon somptuaire ! Un tel système est à l'origine d'inégalités croissantes, absolument inacceptables.

 

5. La propriété privée, c'est un pouvoir usurpé. Ceux qui sont propriétaires de moyens de production possèdent tout pouvoir sur l'économie. Ils peuvent en user à leur gré, déplacer leurs billes à tout moment sans tenir compte ni de la gestion des entreprises qu'ils contrôlent ou ont contrôlé, ni du bien de ceux qui dépendent d'eux pour seulement survivre, ni du progrès en général, ni même de la conservation de la planète.  C'est la gabegie générale. La propriété privée, telle qu'elle s'est développée dans l'unique obsession de l'accumulation, est absolument opposée à la gestion raisonnable du patrimoine naturel, biologique et humain. 

 

6. La propriété privée c'est  la guerre de tous contre tous parce que chacun court à gagner les plus de biens, naturellement contre les autres, et s'il le faut en en privant les autres. La propriété privée crée  une rivalité entre les personnes, entre les entreprises, etc. La concurrence est le contraire de l'entente, de l'association, de la coopération, c'est la guerre parce qu'il y a des victimes. Le comble nous le voyons peut-être dans la longueur des yachts des milliardaires. Bernard Arnaud avait un yacht de 70 mètres de long, Bernard Tapie a voulu faire mieux, il s'est fait construire un yacht de 76 mètres. Et naturellement il faudra encore faire mieux.

 

7. La propriété privée entraîne une mentalité qui s'attache plus à l'"avoir" qu'à l'"être". Ainsi l'individu est peu à peu dépossédé de son être. Maintenant plus besoin de savoir, les sources de documentation sont multiples, plus besoin de savoir-faire, les machines font l'essentiel, plus besoin de savoir-vivre, le marketing,  la publicité font tous les choix à votre place. Tout est dans les objets extérieurs que l'on possède ou que l'on ne possède d'ailleurs pas toujours. L'homme n'existe plus qu'en dehors de lui-même. C'est une dégradation de l'être humain, un cancer  qui gangrène la société humaine.

 

Fernand COMTE

3 mars 2014

Fernand@fernandcomte.fr

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La Propriété privée (suite)

 

La propriété privée est une invention démoniaque. Que l'on ne dise pas que c'est un droit naturel : l'humanité a vécu des dizaines de milliers d'années sans la connaître et il n'en est vraiment question que depuis quelque deux mille ans.

Peut-être l'idée de propriété est-elle née avec les traditions judéo-chrétiennes. Ces traditions qui ont formaté depuis deux millénaires la civilisation occidentale. Mais dans ces traditions il y a, ce me semble, deux courants plus ou moins contradictoires.

Le premier a sans doute sa source dans le récit de la création :" Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre."   " Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture" (Genèse 1, 28-30) etc. etc.

Le second courant a peut-être des origines hébraïques avec la fameuse année sabbatique qui, tous les quarante neuf ans, entraînait la redistribution de tous les biens de ce monde (Lévitique 25). Il a surtout sa source dans les premières communautés chrétiennes du deuxième siècle de notre ère : chez eux pas de propriété. C'était une sorte de communisme, mais le terme communisme est maintenant entaché par l'expérience quelque peu décevante du soviétisme.

Mais ce second courant a eu enfin son heure de gloire avec François d'Assise qui ne voulait pas entendre parler de propriété ni privée ni publique. «De même qu'aucun individu n'était en mesure de dire, ou ne disait à quiconque "cet air est à moi" ou "cette splendeur de la terre est à moi", personne ne disait "ce pain est à moi" ou "ce vêtement est à moi" car comme il a été dit, il n'y avait alors ni "mien" ni "tien» (Epistola ad fratres minores).

Ainsi François refusait la notion même de propriété. Cette façon de voir les choses lui a d'ailleurs attiré quelque ennui avec la papauté, mais surtout elle a profondément divisé les communautés de religieux qui se référaient à lui. Il n'y a pas dans l'histoire, de communautés religieuses qui se soient autant divisées que les communautés franciscaines : franciscains, capucins, frères mineurs, etc. Si toutes étaient d'accord pour refuser la propriété individuelle, le vœu de pauvreté étant leur marque commune, beaucoup ne refusaient pas de s'enrichir collectivement. On dit même que la plus riche université de Rome est aujourd'hui l'université franciscaine.

Le problème est donc bien le refus de la notion même de propriété.

Certes nous sommes tous et chacun d'entre nous enveloppé d'un paysage fait de lieux naturels, d'objets, de membres de famille proche ou lointaine, d'amis, d'associations, de rencontres multiples. En sommes-nous propriétaires ?  En sommes-nous maîtres ? Assurément pas. Par contre nous en sommes responsables. C'est Samuel Becket qui affirme : "les choses appartiennent à ceux qui les rendent meilleures."

Ainsi il s'agit d'un véritable retournement de pensée. La propriété n'est ni l'usage, ni l'usufruit, on peut dire même avec Proudhon, que ce n'est pas la possession. Ce ne sont là que des pratiques. La propriété, elle, est d'ordre juridique, de l'ordre du droit c'est-à-dire du pouvoir. Le propriétaire est considéré comme maître unique, dominium disait-on chez les Romains. Et c'est précisément là que cela pèche. Ainsi le droit romain dit : la propriété, c'est fructus, usus et abusus.  Au sujet du fructus, le droit de disposer des fruits d'une chose, rien à dire c'est la loi naturelle et la nécessité même pour survivre. Au sujet de l'usus qui correspond au droit d'user d'une chose, cela ne peut être absolu, car les choses quelques qu'elles soient font partie d'une longue lignée. Que ce soit des biens matériels, des inventions, des créations, des innovations, jamais personne ne part de zéro. Quand en 1928 Alexandre Fleming a commencé à mettre au point l'utilisation de la pénicilline,  ce n'était qu'une étape, sans doute de grande importance, mais une étape seulement, dans le vaste mouvement de la recherche. Et cela est vrai pour tout. L'évolution est une très longue histoire qui part de très loin et dont à chaque étape les hommes sont bénéficiaires.  Ce long chemin parcouru est à l'origine de toutes les inventions, de toutes les créations, de toutes les œuvres d'art. La machine à vapeur, l'automobile, l'informatique, et même "à la recherche du temps perdu" ou "Guernica" seraient impensables sans tout ce qui les a précédés. L'inventeur, le découvreur, l'artiste, l'écrivain et même le paysan n'a donné qu'une petite chiquenaude finale, certes importante, mais pas sans lien, et le plus souvent même provisoire. En ce sens Proudhon a raison de dire "la propriété, c'est le vol".

Enfin quoi dire de l'abusus sinon comme le mot  l'indique que c'est un abus. Il correspond à la destruction d'un bien, à sa vente, à son aliénation.

La propriété sépare, divise, rompt une solidarité, une solidarité pour aujourd'hui, une solidarité pour hier et même une solidarité pour demain.  Retrouver cette solidarité serait considérer que chacun est responsable des biens avec lesquels il est en relation, qu'il est chargé de leur conservation, de leur perfectionnement, de leur embellissement, de leur partage,  de leur destination au profit de tous et qu'il est coupable s'il n'agit pas en ce sens.

Et là nous sommes dans un tout autre esprit.

Fernand COMTE

7 mars 2014

Fernand@fernandcomte.fr

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La propriété privée et le pouvoir

 

L’individu n’est pas seul au monde. Il est même redevable pour tout ce qu’il reçoit, pour tout ce qu’il est, pour tout ce qu’il fait des générations passées,  des générations contemporaines et même d’une certaine façon des générations futures.

L’individu n’est pas seul au monde. S’il fait du feu dans son jardin, il enfume son voisinage. Si le paysan asperge ses cultures de pesticides, il émet une insupportable puanteur sur tout le village, et même l’éolienne placée à quelque distance du bourg émet une nuisance sonore continue. Tout est lié quoi qu’on fasse, quoi qu’on décide et ce n’est pas le droit ni la loi qui peut changer ces choses.

L’individu n’est pas seul au monde et ce qu’il croit être propriété n’est en fait qu’un prêt provisoire, mieux, il n’en est pas maître, il en est seulement responsable, chargé d’en assurer pour un temps la conservation, le perfectionnement voir l’embellissement.

Basile disait déjà au Ive  siècle : « la destination des biens matériels est de servir les gens et rien d’autre » et Kropotkine  au XIXe siècle ajoute : « Tout est à tous, puisque tous en ont besoin, puisque tous ont travaillé dans la mesure de leurs forces et qu’il est matériellement impossible de déterminer la part qui pourrait appartenir à chacun dans la production actuelle des richesses.» (La Conquête du pain, page 14)

La propriété privée n’est qu’une invention humaine. On croit facilement qu’elle est une catégorie naturelle, universelle et constante, en fait elle n’est qu’une exception. Si on considère l’ensemble de l’histoire humaine (y compris la préhistoire) et particulièrement les civilisations extérieures à l’Europe, pour le plus grand nombre  elle n’est  même pas une préoccupation essentielle à la vie.

« La propriété privée ne vit que grâce au droit. Le droit est sa seule garantie ; - car posséder un objet n’est pas en être propriétaire, ce que je possède ne devient  “ ma propriété” que par la sanction du droit ; elle n’est pas “un fait“, comme le pense Poudhon, mais une fiction, une idée ; une idée voilà ce qu’est la propriété qu’engendre le droit, la propriété légitime, garantie. Ce n’est pas Moi qui fait que ce que je possède est ma propriété, c’est – le Droit. » (Max Stirner, L’unique et la propriété, édition Stock, 1978, page 316)

Le droit de propriété exprime la relation entre deux composants : le propriétaire et la propriété.  Mais dans cette relation il faut distinguer propriété et possession

La possession consiste à effectuer des actes matériels sur la chose: habiter une maison, cultiver et moissonner un champ, couper du bois dans une forêt;  la chose possédée est alors en conformité avec sa destination économique. Son  état est déterminé par l'intérêt inhérent à la chose, autrement dit par la finalité, par la valeur de celle-ci. La possession est une catégorie naturelle, universelle et constante, ce que n’est pas la propriété.

La propriété est une invention humaine maléfique  parce qu’elle n’a pas de limites : on ne peut posséder vraiment que ce dont on s’occupe matériellement, mais la fiction  de la propriété s’étend bien au-delà et même à l’infini ; on peut être propriétaire de biens immenses.

La propriété est une invention humaine maléfique parce qu’elle fait fi de la nature des biens qui la concernent, les objets matériels proches ou lointains bien sûr, mais aussi  les titres, les inventions, les droits divers. Tout peut être objet de propriété et l’on n’est pas loin de voir aujourd’hui des tentatives de s’approprier des biens universels comme l’eau ou même l’air.

La propriété est une invention humaine maléfique parce qu’elle est un pouvoir absolu et arbitraire sur ses biens et sur les gens que ces biens concernent. Dans les entreprises, le propriétaire, l’actionnaire, a tout pouvoir : il fait, défait, refait, transforme comme il veut. L’employé n’est plus considéré que comme un bien parmi d’autres. La Propriété finit par être un pouvoir discrétionnaire sur des êtres humains que l’on prend, que l’on exploite, puis que l’on jette sans remords.

La propriété est une hydre qui s’abat sur tout ce qui bouge.

Fernand COMTE

19 avril 2014

Fernand@fernandcomte.fr

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Commentaires

16.01 | 21:50

je regarde ton blog ce soir
c'est bon pour moi: tu y es bien
avant je ne le faisais pas

...
26.07 | 19:16

Je viens de lire un peu plus tes articles. j'ai ouvert le blog. Ils mettent en mots, en ordre les pensées que j'essaie d'ébaucher. je vais continuer.

...
13.08 | 01:08

Bonsoir Fernand, c'est avec plaisir que je viens de decouvrir votre blog. Amities, Lucian

...
13.01 | 20:53

bonsoir Fernand. J'ai lu hier votre magistrale démonstration sur l'endettement et ce soir vos voeux de 2014. Cela m'a beaucoup touchée.

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